Lundi 25 Janvier 2010 22h 20 environ.
Je rentrais tardivement d’une répétition de danse. Comme d’habitude quand je reviens des cours de Ménaka, je descendais seule la rue de Rome d’un pas rapide pour vite rentrer chez moi retrouver mon petit cocon douillet.
Un jeune garçon souriant entre 20 et 25 ans m’a alors abordée, et s’est mis à marcher à ma hauteur « Bonsoir ! Je peux marcher un moment avec vous ? J’ai du temps ! » Il était habillé comme un jeune de son âge, plutôt cool et décontracté, avec un petit bonnet sur la tête. Il avait le regard clair et une belle spontanéité dans la voix. Il m’a plu et je lui ai répondu« Oui… d’accord ….Je vais jusqu’à la gare Saint Lazare » .
Tout en gardant le rythme de mes pas, il a enchainé :
-Vous vous appelez comment ?
-Claire et toi ?
-Marco… Vous faites quoi ?
-Hum…Je suis une artiste.
-Ah ouais ! Moi aussi je suis un peu artiste !… Vous habitez encore chez vos parents ?
-Heu… Là, c’est un peu indiscret comme question.
-Ah oui pardon… Ouais c’est sûr … Le mec tout de suite…
-J’ai un enfant.
-Ah … Désolé…
-Non tout va bien, ne soit pas désolé.
-Vous êtes mariée ?
-Non.
-Et le père ?
-Je ne suis plus avec lui.
-Désolé…
-Mais non, c’est pas grave … c’est la vie.
-Et vous êtes artiste dans quoi ?
-Le cinéma.
-Moi j’aimerais bien être acteur !
-Je ne te le conseille pas .J’ai essayé et c’est pas très équilibrant comme métier.
-Ah bon…Tu vas où là ?
-A la gare, je prends le train.
-Pour aller où ?
-A Vaucresson… Et toi tu vas où ?
-Pour l’instant… je ne sais pas trop…. Je peux t’accompagner dans le train, après je reprendrai un autre train pour revenir…
- Si tu veux, mais tu vas galérer pour revenir, il y a des trains toutes les demi-heures….Tu vies dans la rue ?
-Pourquoi … ça se voit tant que ça …J’ai l’air paumé ?
-Non pas du tout !… ça ne se voit pas physiquement, mais c’est ce que tu m’as dit… Tu es prêt à prendre le train avec moi… Je ne peux pas t’accueillir chez moi… Je préfère te le dire tout de suite, comme ça tu ne te fais pas d’idée…
-Ok….Je comprend… Tu ne me connais pas… Tu fais quoi dans le cinéma ?
-Je co-écrit un scénario……
-Il n’y aurait pas un rôle pour moi ?
-Euh…Pour l’instant non… Tu t’appelles comment déjà ?
Et là, il a perdu son sourire, son visage s’est fermé brusquement. Il semblait presque sur la défensive.
-Pourquoi tu veux le savoir ?
-Tu me l’as dit tout à l’heure mais je ne me souviens plus.
-Marco.
-Je vais te donner un peu d’argent quand on arrivera à la gare …
-Merci, je veux bien… Je te fais pitié …
-Mais non pas du tout ! Tu ne fais pas pitié, mais tu es tout jeune et c’est dur d’être tout seul dans la rue…
-Il a quel âge ton fils ?
-Huit ans.
-Je me souviens à huit ans… Je n’avais pas tous ces problèmes à huit ans…
- Quand on sort du monde de l’enfance, on se rend compte de la réalité des choses, c’est dur……
-Ouais la société est pourrie… Moi je ne veux pas de cette société de merde…
-Je sais… Ce monde est difficile… Mais, où sont tes parents ?
-C’est compliqué…Je ne veux pas en parler…
-Mais la famille c’est important… Il ne faut pas que tu sois entrainé dans la spirale infernale de la rue…
-Tu pourrais me …
-Oui bien sûr ! Je vais te donner ce que j’ai dans mon porte monnaie.
-Tu es gentille… Je te fais pitié…
-Mais non, J’ai juste envie de faire quelque chose pour t’aider… C’est pas grand chose …
J’ai ouvert mon porte monnaie et il y avait moins que ce que j’aurais voulu lui donner.
J’ai tout versé dans sa main en m’excusant. Il y avait trois pièces de deux euros et une pièce de 1 euros je crois… Mais il a écarquillé des yeux pleins de gratitude.
« Mais non, c’est beaucoup….Oh…Il y a que des grosses pièces … Merci ! »
Il m’a embrassé sur les deux joues, il m’a fixé avec son regard clair et un peu rougi.
« Tu me donnes beaucoup Claire … Il est à quelle heure ton train ? »
-Il est dans un quart d’heure.
-Tu veux pas qu’on marche jusqu’au bout du quai, je voudrais aller au Quick, j’ai super faim.
Et là, j’ai réalisé, que son beau visage émacié et son allure élancée, trahissaient qu’il ne devait pas manger à sa faim depuis longtemps.
J’aurais voulu l’aider d’avantage, mais je ne savais pas comment.
Je lui ai demandé s’il ne connaissait pas quelqu’un à Paris qui pourrait l’héberger pour la nuit. Il m’a dit qu’il ne connaissait pratiquement plus personne, qu’il dormait deux jours par semaine chez un pote et que sinon c’était les cages d’escaliers…
J’ai appelé un ami qui aurait pu le dépanner et surtout le comprendre, car lui même avait connu ce genre de galère. Mais cet ami était malade et pas chaud pour le recueillir… Il l’avait déjà fait pour d’autres jeunes SDF, et cela ne s’était pas bien passé… De toutes façons ce n’était peut-être pas une très bonne idée… Marco était quand même touché par mon malheureux essai et il me dit encore que j’étais gentille. Ne sachant pas quoi faire et limitée par l’horaire de mon train, j’ai continué à le questionner un peu.
Il m’a finalement appris qu’il était parisien et qu’il était dans la rue depuis mars 2008 ou 2009, avec le bruit des trains je n’ai pas bien tendu. J’ai compris que sa mère était un sujet très douloureux et que son frère en avait eu assez de le prendre en charge.
Au bout du quai, il fallait que je revienne vers mon train et il m’a demandé avec beaucoup de délicatesse s’il pouvait me réembrasser pour me dire au revoir. Il sentait bon un parfum que je connaissais, et sa joue était douce. Il m’a regardé avec sincérité.
-Tu es gentille… Je souhaite vraiment que tu fasses tout ce que tu désires dans la vie.
-Merci … Je penserai à toi Marco.
-Tu es croyante ?
-Oui.
-Alors prie pour qu’il ne m’arrive rien ce soir.
Je lui frottais chaleureusement le dos.
-Oui… Au revoir mon grand…
Et puis nous sommes partis chacun de notre côté. Moi me demandant comment faire pour aider vraiment un jeune comme lui. Est ce qu’il existe des structures qui permettent une vraie réinsertion? Comment être vraiment efficace une prochaine fois ?
Ce matin je me réveille et la température a chuté… J’ai un pincement au cœur en pensant à Marco. Il fait un froid dangereux pour ceux qui comme lui n’ont pas de foyer….
Je prie pour toi Marco ! Quoi que tu aies fait, ou pas fait , tu ne mérites pas d’être dans la galère de la rue. Tu me disais que j’étais gentille, mais toi aussi tu as beaucoup de bonté en toi, même si tu es un peu perdu aujourd’hui. Je l’ai été si souvent moi aussi…
Si vous le rencontrer vous aussi, appelez-moi ! Je voudrais avoir de ses nouvelles… Et partager avec lui encore un peu de temps et d’humanité.